FICTION Projet de fin d'étude, Saint-Pierre-des-Corps. 

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Tout a commencé il y a quelque temps. Mes amis et moi entrions fortuitement dans un bâtiment désaffecté. Un lieu extraordinaire. Une cathédrale de béton : les anciens magasins généraux de la ville de Saint-Pierre-des-Corps (lieu de stockage de la SNCF). Il me paraissait être le décor parfait d’un film de Science fiction ou d'Andreï Tarkovski. Je voyais des fantômes, j’entendais des bruits (j’ai découvert plus tard que j’avais mis le pied dans une hétérotopie. Une hétérochronie si l’on veut. C’est à dire le lieu physique d’une utopie. Tout y est possible. Les rêves les plus étranges, des prémonitions peut-être).

 

Septembre 2014. Je commençai mon Projet de fin d’étude. Me revint en tête cet endroit, vide, libre capable d’accepter un projet d’architecture, de restauration, de modification. Programmatique, plastique. En début d’année, je commençai l’analyse de son environnement et de son histoire. Il suffisait d’angler mon projet et de réfléchir à un programme urbain et architectural. Le tour était joué.

 

Mais. La mairie venait d’acheter une bonne partie du site et demanda à N. Michelin de penser à un usage futur pour les magasins généraux. Lors d’un entretien avec le service d’urbanisme de Saint-Pierre-des-Corps, un adjoint m’expliqua que Nicolas Michelin avait proposé l’implantation d’un éco-quartier mais que l’idée était caduque pour plusieurs raisons. Tout d’abord, le désir de la mairie était de maintenir l’activité industrielle du lieu. Or, Michelin n’implantait que logements, commerces, bureaux et hôtels. Il éludait la réalité : enclave du site, inondabilité, pollution des sols, manque d’équipements, non faisabilité du projet (problème de financements). L’homme m’expliqua que le lieu était voué à dormir encore longtemps et que les priorités de l’agglomération tourangelle ne se trouvaient pas à Saint-Pierre-des-Corps.

 

Cet entretien calma mes ardeurs : la réalité du site était acerbe. Lord Byron disait d’ailleurs : « C’est étrange, mais vrai ; car la vérité est toujours étrange, plus étrange que la fiction ». Je venais de décider : au lieu d’ancrer mon travail dans une réalité politique complexe et souvent stérile pour l’imagination, je décidai d’inscrire mon projet pour les magasins généraux dans un futur hypothétique soulagé de ces contraintes.

 

Fiction. Je commençai à écrire une nouvelle basée sur une analyse précise de l’environnement. Son titre : Lune Froide. Tous les signes observés allaient m’aider à écrire : une centrale biomasse jouxtant le bâtiment, le chemin de fer omniprésent, la seconde guerre mondiale qui avait dévasté ce nœud ferroviaire, la reconstruction de la ville dans les années 50, le productivisme, le bastion communiste (Saint-Pierre-des-Corps est une ville historiquement communiste, depuis les années 20), les risques émanant des sites Seveso alentours, les inondations, les tags URSS sur les murs du bâtiment, le bâtiment lui même, les voûtes, le béton brut, les dépôts calcaires signe du temps qui passe, l’omniprésence des administrations, le panoptique, la vie ouvrière, populaire, la marginalité du site, la mémoire, le point haut, l’espoir,  etc. Autant de signes qui m’inspirèrent pour l’histoire. Ils étaient soit consciemment soit inconsciemment injectés dans la fiction pour rendre l’ambiance du lieu telle que je l’observais. Ce que je souhaitais, c’était de ne pas relier le projet à la réalité mais au contraire de l’inscrire dans une fiction qui exacerbait l’analyse et l’idée que je me faisais du bâtiment, des ambiances : le Genius loci ou bien l’esprit des magasins généraux. Voyez Lune Froide comme le synopsis d’un projet autant architectural que cinématographique. Lieu d’un long travelling, théâtre de mes utopies.

 

Pour aller plus loin, je vous propose trois lectures. Un carnet d'analyse, Lune froide, la fiction et Mémoire d'outre friche, une rétrospective-introspective de ce travail.